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Sahélisation de la violence extrémiste : Est-ce la naissance d’une troisième génération de terrorisme ?

Abdelhak Bassou | April 05, 2018

Sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’une troisième génération de jihadisme au Sahel ? Après le phénomène mondialisé des années 90 né sous l’impulsion des jihadistes afghans et porté par Oussame Ben Laden et Al Qaeda, un autre courant a vu le jour ces dernières années avec l’arrivée de Daech, caractérisé par une territorialisation de la lutte et le rêve d’un califat. Ces deux mouvements se sont livrés une rude bataille en terrain sahélien, fragmenté en plusieurs structures, composées et dirigées au départ par des Maghrébins et des moyen-orientaux. Mais aujourd’hui, la rupture doctrinaire avec el Qaeda –qui prône l’attaque contre les populations civiles- ainsi que le recul de Daech entraînent une recomposition totale du jihadisme au sahel, un jihadisme qui s’appuie sur des recrues locales et est commandé par des leaders locaux. Le terrorisme au sahel a un nouveau visage : quels en sont les contours ? Quelle en est la doctrine ? Quels en sont les visées et les facteurs moteurs et en quoi ce troisième modèle se démarque t-il de ceux qui l’ont précédé ?

Introduction

La guerre d’Afghanistan et la naissance d’Al Qaeda.

La vague de terrorisme que le monde affronte aujourd’hui avait pris naissance comme phénomène mondialisé dans les années quatre-vingt-dix avec la transformation des moudjahidines afghans (Afghans arabes), dans les années 90, en une internationale du terrorisme sous l’impulsion doctrinaire de plusieurs théoriciens dont Abdellah Azzam, et sous la conduite opérationnelle d’Oussama Ben Laden. Les différents mouvements extrémistes qui n’agissaient jusqu’alors qu’aux échelons nationaux, avaient trouvé dans le djihad contre l’armée soviétique, laquelle avait envahi l’Afghanistan, une cause leur permettant de se rassembler en un contingent international, réuni sous une même bannière représentant la lutte des musulmans contre un envahisseur « mécréant ». 

La fin de la guerre d’Afghanistan avait vu naître une première génération de combattants internationaux du Djihad  sous l’enseigne d’Al Qaeda . Cette première génération était bel bien une excroissance de la structure qui avait été montée, bénie et même formée par les USA, le Pakistan et l’Arabie Saoudite. Durant la première guerre du Golfe, cette structure allait dévier de ses obédiences initiales et se retourner contre ses propres créateurs et avec eux l’ensemble des pays du monde, y compris les musulmans qui n’adoptaient pas sa propre vision de l’Islam. 

La tentative de faire de l’Afghanistan une base de départ pour ses opérations ayant échoué du fait de l’intervention américaine qui a délogé les Talibans du pouvoir, les combattants d’Al Qaeda se sont dispersés en rejoignant d’autres fronts telle la Bosnie, ou en retournant dans leurs pays d’origine où ils avaient pour mission de combattre leurs régimes et même de perpétrer des attentats dans les pays jugés alliés de ces régimes. C’est à ces combattants retournés chez eux qu’on doit la création de nouveaux groupes locaux affiliés à Al Qaeda, dont les plus connus sont le GIA algérien, les groupes islamistes combattants marocain et libyens (GICM et GICL), AL Qaeda en péninsule arabique, Al Qaeda dans le pays des deux fleuves et d’autres groupes et groupuscules. Si Al Qaeda avait donc la forme de franchises disséminées à travers le monde, l’organisation centrale conservait une certaine capacité de coordination d’attentat dans le monde comme le prouve l’attaque du 11 Septembre 2001. 

L’invasion de l’Irak et la Naissance de Daech.

Un ancien de l’Afghanistan, Abou Mossaab Al Zarqawi, allait profiter du chaos résultant de l’invasion américaine en Irak pour former un groupe terroriste, au début lié à Al-Qaeda, mais qui, au fil des évènements et sous l’influence des conjonctures propres à l’Irak, allait commencer à se faire une doctrine propre appuyée principalement sur la territorialisation et la lutte contre le chiisme. L’organisation allait, après la mort de Al Zarqawi, se transformer en « Etat Islamique en Irak », puis en « Etat Islamique en Irak et au levant » avant de se déclarer « Etat Islamique », plus connu sous le nom de Daech. Cette structure qui était devenue non seulement une organisation concurrente d’Al Qaeda, mais surtout son ennemi juré, annonce dès juin 2014 la naissance du Califat sur un territoire à cheval sur la Syrie et l’Irak.

L’organisation recrute et attire dans son giron des milliers de jeunes volontaires au Djihad, non seulement en provenance de pays arabes et musulmans comme le faisait Al Qaeda, mais également en provenance de pays européens, américains, et parmi des populations non musulmanes. S’appuyant sur de nouveaux théoriciens, l’organisation développe un nouveau discours, une nouvelle doctrine et de nouvelles ambitions. Elle se démarque d’Al Qaeda et donne naissance à une deuxième génération de djihadistes. La majorité d’entre eux n’étaient jamais allés en Afghanistan, n’avaient jamais connu Al Qaeda et leur théâtre d’opération était limité à la Syrie et à l’Irak. Parmi cette génération, la participation de l’élément féminin au Djihad connaît des proportions jamais enregistrées et contrairement aux combattants d’Al Qaeda qui se rendaient dans les foyers de combat en célibataires, les combattants de la deuxième génération voyagent désormais en famille.

Guerre des deux organisations en Afrique. 

L’Afrique est l’un des foyers où s’est manifestée la concurrence, voire même la guerre entre les deux organisations. Dans plusieurs foyers, Daech tente en effet de faire des incursions en charmant les groupes affiliés à Al Qaeda.

- Au Sahel, certaines formations jadis affiliées à Al Qaeda ont prêté allégeance à Daech (Adnane Abou Walid Al sahraoui) 
- Dans la région du Lac Tchad, Boko Haram a changé son fusil d’épaule pour se mettre dans le sillage de l’Etat islamique 
- En Libye, des factions n’ont pas tardé à exprimer leur obédience à la nouvelle organisation 
- Au Sinaï, Ansar Beit Al Maqdis se font désormais appeler l’Etat Islamique au Sinaï. 

Al Qaeda paraissait donc en position défensive en tentant de garder ses filiales, de plus en plus charmées par la nouvelle doctrine. 

La tendance d’Al Qaeda semblait résister en Afrique aux assauts de sa rivale, au point de donner l’impression qu’en général et en dépit de certaine apparences et ralliements de circonstance, Daech n’avait pas pu supplanter Al Qaedacen Afrique : 

- Adnane Abou Walid Al Sahraoui, dont l’allégeance à Daech n’avait été acceptée que sur le tard, n’a pas semblé peser lourd devant les autres groupes alliés d’Al Qaeda 
- Le gourou de Boko Haram s’est empressé de retirer son allégeance à Daech dès que l’organisation a tenté de nommer un nouvel émir (Al Barnaoul) 
- L’obédience des Shebbab à Al Qaeda ne souffrait et ne souffre aucun doute
- la tentative de Daech de s’installer à Syrte en Libye n’a pas fait pas long feu, faute de sympathisants et de base populaire 
- L’un des plus importants ingrédients de la doctrine daechienne, le conflit Sunnites/chiites, ne trouvait pas et ne trouve toujours pas de place en Afrique.  Certains pays abritent bien les deux communautés mais aucune hostilité ne semble les opposer jusqu’à présent.   

La défaite de l’organisation « Etat Islamique » en Syrie et en Irak et le retour annoncé des combattants terroristes étrangers, notamment africains et surtout maghrébins a relancé l’idée d’une installation de « l’Etat Islamique » au Sahel en particulier, et en Afrique en Général. L’idée contenait en elle-même une autre hypothèse : le retour des combattants terroristes étrangers n’allait-il pas, au lieu de permettre l’installation de Daech, renforcer les rangs d’Al Qaeda ? Or, en scrutant l’axe chronologique d’évolution d’Al Qaeda au Sahel et en Afrique, un constat apparaît : la doctrine d’Al Qaeda elle-même ne constitue plus qu’une toile de fond dans le paysage terroriste sahélo-africain, et devient un label utilisé par des groupes qui parfois ne partagent aucun trait commun avec Al Qaeda excepté l’usage de la terreur. Le terrorisme sahélien laisse apparaître une évolution avec des périodes que l’on peut distinguer en fonction de la transformation des structures. Plusieurs moments et épisodes jalonnent cette transformation (voir schéma ci-dessous) : 

- Durant la première période, les terroristes réfugiés au Nord du Mali étaient maghrébins, le commandement était Maghrébin et les troupes étaient maghrébines.
- Avec les recrutements locaux massifs entre 2003 et 2007, les commandements sont restés maghrébins mais les troupes sont devenues majoritairement sahéliennes.
- Aujourd’hui, la violence extrémiste au Sahel devient sahélienne aussi bien pour le commandement que pour les combattants.
- Ailleurs qu’au Sahel, même les structures se proclamant d’Al Qaeda ou de Daech sont composées d’Africains aussi bien au sommet de la hiérarchie que dans les bases combattantes. 

 

L’absence initiale ou la disparition progressive de l’élément afro-arabe et maghrébin est-elle révélatrice d’une métamorphose du terrorisme à son contact de l’Afrique ? S’agit-il d’une simple transposition du phénomène de ses foyers arabo-maghrébins vers les terres de l’Afrique subsaharienne ou d’une véritable transformation qui augure d’une nouvelle ère du terrorisme, voire de la naissance d’un nouveau modèle ? Le terrorisme présent aujourd’hui en Afrique s’adosse-t-il aux mêmes principes et doctrine que celui moyen-oriental et maghrébin, ou est-il en phase de se constituer en phénomène nouveau et autonome ? Est-il l’expression des mêmes revendications ou trouve-t-il ses racines dans d’autres causes et conjonctures ? Les djihadistes qui perturbent aujourd’hui l’Afrique, s’identifient-ils à ceux d’Al Qaeda ou de Daech ou sommes-nous devant une autre génération de combattants extrémistes ? (Voir Schéma N°2)

 

Le présent papier tente une réponse en auscultant les visages du terrorisme subsaharien actuel et en revenant sur les différentes étapes de son évolution. A l’horizon de cette analyse une conclusion se dessine : nous sommes peut-être devant la naissance de la troisième génération du terrorisme mondialisé. Est-ce possible ? Si oui quels en sont les contours ? Quelle en est la doctrine ? Quels en sont les visées et les facteurs moteurs et en quoi ce troisième modèle se démarque t-il de ceux qui l’ont précédé ?

I. 1998/2007 : la tendance AL Qaeda s’installe au Nord du Mali.

1. Au commencement était Le GSPC.  

Vers la fin des années quatre-vingt-dix, le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC) annonce le ralliement sous ce nouveau sigle de quelques groupes rescapés du Groupe Islamique Armé (GIA). Ce dernier était critiqué pour sa méthode, et proche d’Al Hijra wa Takfir, une doctrine qui autorisait le massacre des populations civiles. Hassan Hattab, qui s’était autonomisé par rapport au GIA depuis 1996 est alors nommé Emir du GSPC en 1998. 

C’est en cette même année, 1998, que Ben Laden met en place sa structure internationale du djihad : le « Front islamique mondial pour le djihad contre les Juifs et les Croisés », qui réunit- en plus des membres  du « Comité du djihad » créé par le même Ben Laden en 1989- le Djihad égyptien, le Jamiat Ulema-e-Pakistan, l'Ansar et le Djihad bangladeshi, ainsi que le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien. L’année 2003, avec l’enlèvement au Sahara de trente-deux touristes européens dont la séquestration durera plusieurs mois, marque d’un côté la disparition du GIA et son remplacement par le GSPC, et d’autre part le déplacement vers le sud de l’action terroriste qui en Algérie était plus axée sur le Sud-est de l’Algérois et la région kabyle.

L’élément le plus important dans les mutations que connaîtra le terrorisme sous l’impulsion du GSPC est l’implication du territoire malien. En effet, les otages européens, enlevés en février 2003 en Algérie, ont été libérés au Mali. Et depuis cette affaire, les incursions du GSPC dans le nord du Mali sont devenues fréquentes.

En juillet 2005, un violent accrochage opposant l’armée algérienne à un groupuscule du GSPC sur le sol malien, non loin de la frontière algérienne, révèle que Mokhtar Bel Mokhtar, dont les opérations sont signalées depuis 1993 dans la région de Ghardaïa (où il avait monté sa brigade du martyr « Katibat Ashahada ») a avancé vers le sud et installé son QG dans le nord du Mali, principalement dans la région de Tombouctou. Si certains maintiennent que cet ancien d’Afghanistan a su comment mettre ses activités frauduleuses et ses trafics de marchandises diverses au service de ses relations avec les tribus au Nord du Mali, d’autres s’appuient sur des témoignages de proches de Bel Mokhtar pour souligner son opposition à tout commerce de produits « haram », interdits par la religion . Ce que plusieurs spécialistes et analystes ainsi que des connaisseurs de l’homme en question mettent en relief sans beaucoup de divergence, c’est son habileté à tisser de solides liens familiaux avec les tribus en se mariant avec leurs filles . En plus de la protection que ces liens ont offert au groupe terroriste, la quasi-intégration des combattants algériens à la communauté nord malienne avait également permis aux émirs terroristes de procéder à des recrutements parmi la jeunesse locale en faisant adhérer à leurs besognes de jeunes désœuvrés de la région. Cette incursion au nord du Mali ne fut pas l’œuvre du seul Mokhtar Bel Mokhtar, d’autres émirs algériens ont adopté les mêmes procédés d’ancrage au nord du Mali.

Ce glissement vers le Mali est l’œuvre des émirs du GSPC qui ont provoqué la scission avec le GIA pour rester fidèles à la doctrine mère, celle d’Al Qaeda. Les leaders sont presque tous des anciens d’Afghanistan qui ont appris que le Takfir (anathème) concerne les institutions de l’Etat jugées impies, et ne peut par conséquent aboutir à des massacres de populations, ces dernières étant impuissantes devant la violence des régimes. C’est sur ce point que les premiers initiateurs du GSPC divergent avec le GIA et s’en séparent à la fin des années 90 . Cette tolérance envers les populations, même celles n’observant pas un islam rigoureux, ajoutée à leur générosité financière, a permis aux chefs du GSPC de se faire allier les populations du Nord du Mali. Un groupe terroriste d’obédience Al Qaeda prend ainsi place au Nord du Mali : les émirs sont algériens, les troupes sont à 90% algériennes et la doctrine est maghrebo-moyen-orientale.  

2. La tendance Al Qaeda se confirme et l’avancée vers le sud continue.

Le 26 Janvier 2007, le GSPC prend la dénomination Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI). L'affiliation par allégeance du GSPC à la centrale terroriste est déjà confirmée depuis septembre 2006 par Ayman Al Zawahiri, principal lieutenant de Ben Laden auparavant. Jusqu’ici le vocable ‘’Maghreb’’ était généralement assorti de l’adjectif ‘’arabe’’, comme pour se démarquer de l’appellation politique donnée à la région par les leaders politiques qui ont initié la création de l’Union du Maghreb Arabe (UMA). Les extrémistes vont qualifier le Maghreb d’Islamique et non d’arabe. Voulaient-ils simplement se détourner des politiques, ou s’agit-il de raisons plus profondes ? 

- L’un des points de divergence entre le wahhabisme et Al Qaeda est la prépondérance que le wahhabisme ambitionne de donner à l’élément arabe en Islam. Al Qaeda s’oppose à cette doctrine. 
- Il est également possible que dans l’esprit d’Al Qaeda le Maghreb ne corresponde pas au même espace que les politiques appellent Maghreb. Le Maghreb dans l’esprit des émirs du GSPC s’étend au Sahel où les populations ne sont pas toutes arabes. 
- L’appellation Maghreb Islamique au lieu de Maghreb arabe pourrait trahir l’ambition, dès la création d’AQMI, d’étendre leurs actions au-delà de ce qui est communément appelé Maghreb.

La relation entre le GSPC et Al Qaeda, qui jusqu’en 2007 relevait du domaine informel, s’institutionnalise. Il convient cependant de relever que ce changement de cap, qui met officiellement le GSPC sous la bannière d’Al Qaeda, intervient après que le GSPC se soit ancré au Sahel et qu’il ait établi ses bases de plus en plus loin de l’Algérie, ce qui constitue un autre indice trahissant l’ambition de régionalisation d’un fléau qui trois ans auparavant ne concernait que l’Algérie . 

En dépit de l’effort déployé par les émirs du GSPC pour recruter parmi les jeunes des tribus locales, les structures djihadistes restent dominées par l’élément algérien aussi bien au niveau du commandement qu’au niveau des troupes. L’allégeance et le changement de nom pourraient donc avoir, parmi leurs objectifs, celui d’augmenter l’attrait par l’adoption d’un label plus attrayant que le GSPC censé ne concerner que les algériens. Malgré les divergences sur les cibles du terrorisme, sur les moyens légaux ou non de se financer (au vu de la charia) ainsi que sur des questions jurisprudentielles secondaires, la doctrine dominante reste celle d’Al Qaeda mère, avec le développement de fatwas anti-occidentales et la lutte contre à la fois l’ennemi proche que constituent les régimes jugés impies, et l’ennemi lointain matérialisé par les pouvoirs occidentaux qui les soutiennent.

La crise de 2012 au nord du Mali permet une meilleure intégration à AQMI de l’élément autochtone. Les Touaregs d’Ansar Eddine qui se démarquent des séparatistes du MNLA en prônant la libération du nord Mali par le Djihad, scelleront, au nord du Mali, l’alliance entre les locaux et les émirs venus d’Algérie. La tendance à la sahélisation des troupes terroristes est confirmée par la naissance du Mouvement de l’Unité et du Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et les expéditions terroristes avancent depuis la frontière algéro-malienne vers le sud, en traçant un espace qui désormais couvre tout le nord du Mali. 

Deux grandes tendances se confirment et résument l’évolution des alliés d’Al Qaeda :

- L’élément humain qui au tout début était principalement algérien se sahélise de plus en plus aussi bien au niveau des troupes que du commandement.
- L’espace sous domination des terroristes s’étend de plus en plus vers le sud jusqu’à Ménaka et menace même Mopti au sud du fleuve Niger . 

L’opération Serval est déclenchée sur demande du président malien par intérim. Elle durera une année et permettra d’éviter le pire : la prise de Bamako par les troupes d’Iyad Ag Ghali. Elle sera par la suite remplacée par l’opération Barkhane. En 2014 le Mali reprend son souffle : les colonnes terroristes qui avaient subi des pertes se sont disséminées dans les pays voisins et principalement en Libye. Le Mali pense pouvoir se reconstituer et se reconstruire… Nous y reviendrons dans les chapitres suivants.

II.  2014/2015 : la venue de Daech

En juin 2014, Abou Bakr Al Baghdadi proclame l’Etat Islamique sur un territoire à cheval sur le nord/ouest de l’Irak et le nord/est de la Syrie, et annonce le rétablissement du Califat, disparu au Début du 13ème siècle. S’il part de ses conquêtes en Irak et en Syrie, le nouvel Etat n’a pas moins l’intention de revenir à l’espace couvert par le califat du temps des abbassides  (voir carte ci-dessous). L’espace ambitionné va de l’Afghanistan à l’Atlantique et inclut, en plus du sud de l’Europe, toute la partie nord de l’Afrique. 

Carte adoptée par Daech pour matérialiser le territoire à conquérir par le Califat.

 

1. L’illusion d’implantation de Daech au Sahel et dans la région du lac Tchad

Au Moyen-Orient les divergences entre Al Qaeda et Daech dépassent le simple cadre doctrinaire pour se transformer en conflit armé. Les deux organisations s’entretuent et « l’Etat islamique » se voit rejoindre par plusieurs groupes qui auparavant appartenaient à la tendance Al Qaeda, d’autant plus que cette dernière, amoindrie par la mort de Ben Laden, se trouve presque dépourvue de ressources, contrairement à Daech, annoncé comme une organisation enrichie par l’argent pris dans les banques de Mossoul et les revenus de la contrebande du pétrole issu des puits qu’elle contrôle. De plus l’organisation semble exercer un certain attrait de par les victoires qu’elle ne cesse d’engranger. 

Cet aspect ne tarde pas à atteindre les organisations extrémistes d’Afrique du Nord et du Sahel :
- En août 2014, Aboubacar Shekau, gourou de Boko Haram, prête allégeance à Daech et proclame le territoire qu’il contrôle province de l’Etat Islamique (Province de l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest). Comme première conséquence de cette allégeance, les techniques de propagande Daech commencent à apparaître chez Boko Haram, qui publie ses premières vidéos. Jusqu’en 2014, Boko Haram était en lien avec AQMI, Al Qaeda au Maghreb islamique. 
- En septembre 2014, un groupe de terroristes dissidents d'Al-Qaeda au Maghreb Islamique annonce la création d'une nouvelle organisation armée dénommée : «Jound Al-Khilafa (Soldats du califat) en Algérie », faisant allégeance à l'Etat Islamique.
- Gouri Abdelmalek, alias Khaled Abou Souleymane, prend la tête de ce groupe sécessionniste d’AQMI et annonce diriger les « Soldats du califat en Algérie », en accusant AQMI d’avoir « dévié de la juste voie». S’adressant à Abou Bakr Al Baghdadi, Khaled Abou Souleymane lui annonce : « Vous avez au Maghreb islamique des hommes qui obéiront à vos ordres ». 
- Le 14 Mai 2015, Adnan Abou Walid Sahraoui, sociétaire de Mokhtar Bel Mokhtar dans le groupe djihadiste Al-Mourabitoune, prête allégeance à l'organisation de l’État islamique dans un enregistrement audio mis en ligne par l'agence privée mauritanienne Al-Akhbar. Le lendemain, le patron d’Al Mourabitoune publie un démenti et confirme la loyauté de son groupe à Al Qaeda. De son côté, le calife Abou Bakr Al Baghdadi ne prête grand crédit à l’allégeance d’Adnane Abou Walid et ne publie pas de communiqué acceptant l’allégeance, acte qui officialise, selon les pratiques de l’organisation, les allégeances qui lui sont prêtées.

2. Al Qaeda reprend la main.

Partant de cette série d’allégeances, certains n’ont pas hésité à décréter l’affaiblissement voire la fin d’Al Qaeda au Sahel et dans la région du Lac Tchad, d’autant plus que l’organisation qui s’était installée en Libye en prenant la ville de Syrte semblait avoir les moyens d’une implantation en Afrique du Nord et au Sahel. C’était compter sans le profond ancrage d’Al Qaeda dans les deux régions :

- Jound Al Khilafa ne tarde pas à s’éclipser après quelques actions d’éclat
- Adnane Abou Walid voit son allégeance presque rejetée faute de reconnaissance de la part de Daech.
- Aboubacar Shekau, dépité par la nomination par Daech d’un nouvel émir sur la province d’Afrique de l’ouest ne tarde pas à retirer son allégeance à L’Etat Islamique pour revenir dans le giron d’Al Qaeda. 
- Défaite et bouté hors de Syrte, l’organisation Daech apparaît de plus en plus incapable de s’ancrer en Afrique du Nord et au Sahel, une région où elle manque d’assise populaire. Sa rigueur wahhabite ne cadre pas avec les doctrines répandues et sa méthode jetant l’anathème sur les institutions et la société, qui lui permettait de s’attaquer aussi bien aux institutions qu’aux populations, ne trouve pas preneur parmi les sociétés de la région.

Les déboires de Daech en Afrique du Nord et au Sahel correspondent aux pertes qu’elle subit au Moyen-Orient. Dès la fin de l’année de 2016 Daech semble de plus en plus abandonner l’idée de territorialisation qui lui donnait de l’attrait, pour se transformer en simple label idéologique qu’utilisent individus et groupuscules pour commettre des attentats, notamment en Europe. Au Sahel, deux courbes d’évolution se dessinent donc : celle de Daech sur le déclin et celle d’Al Qaeda en recomposition. Les groupes du Sahel affiliés à Al Qaeda se font effectivement plus actifs et montrent une tendance vers une meilleure organisation.

En mars 2017, se forme ainsi le groupe « JNIM » Jamaat Nousrat Al Islam Wa Al Mouslimoun (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans), sous la coupe d’Iyad Ag Ghali qui n’avait jamais caché son obédience aux visées d’Al Qaeda. Auparavant Abou Bakr Shekau avait repris son aval sur Boko Haram et Al Barnaoul, émir nommé par Daech, n’est plus que l’ombre de lui-même.  

III. La violence au sahel aujourd’hui : vers une troisième génération jihadiste ?

1. L’appropriation sahélienne du Djihad : un nouveau groupe et une nouvelle configuration.

Le 2 mars 2017, fut postée sur les réseaux sociaux une image (voir ci-dessous) représentant Iyad Ag-Ghali, le chef d’Ansar Eddine, entouré par les représentants de quatre autres organisations djihadistes actives au sahel. Le Chef touareg était entouré de :

- Abou el Hammam commandant de l’Emirat du Sahara, neuvième région militaire d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) 
- Amadou Koufa, chef de la brigade Macina, katibat peule d’Ansar Eddine. 
- Al-Hassan Al-Ansari, deuxième figure du mouvement de Al-Mourabitoune, dirigé par l’Algérien Mokhtar Bel Mokhtar 
- Abderrahmane Sanhaji, cadi (juge) d’AQMI.

 

La vidéo dont est extraite l’image annonce la création d’une alliance (Jamaat Nousrat Al Islam Wa Al Mouslimoun « Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans »), issue de la fusion entre quatre groupes déjà présents dans la région. C’est le plus grand rassemblement de terroristes jamais connus dans la région.

La constitution du groupe « JNIM » est un évènement qui ne peut être passé sous silence tellement sa signification mérite d’être explorée :
- D’abord de manière organique, il mérite réflexion. L’agrégation de plusieurs groupes est faite sous la coupe d’un Sahélien, Iyad Ag Ghali. Ceci constitue une première rupture avec la tradition qui prévalait depuis l’installation de la violence extrémiste au sahel. Les grands Manitou du Djihad ont toujours été algériens . L’homme fort est à présent un touareg du Mali, qui est d’autre part flanqué d’un autre autochtone, Amadou Koufa, émir de la katibat Macina. Le choix d’Iyad Ag-Ghali comme chef du nouveau mouvement et la présence d’Amadou Koufa attestent du développement d’un ancrage sahélien du mouvement dans le tissu social local et régional représentatif d’au moins deux ethnies : les Touaregs et les Peuls.
- Dans la traduction française le mot « soutien » est utilisé pour rendre le sens de « Nousrat » en arabe. Or le mot soutien, tout en traduisant le sens, trahit le fond de la pensée religieuse, musulmane en l’occurrence. La racine « n.s.r » en arabe signifie victoire. Et « Nousrat » qui contient cette racine en est un dérivé qui signifie renforcement, soutien, appui, en vue de la victoire. Le soutien est donc ici apporté dans un but précis, celui de remporter la victoire sur des troupes ennemies. Généralement ce soutien est attendu de Dieu, mais il est vivement recommandé aux musulmans de l’apporter à leurs frères d’armes. Plusieurs groupes ont utilisé cette notion dans leurs dénominations : Annousra en Syrie, Ansar (Al Islam au Burkina, Beit Al Maqdis au Sinaï, Charia en Tunisie et en Libye). Mais c’est la première fois que le soutien pour la victoire dépasse un objectif spécifique pour être adressé à l’Islam et aux musulmans en général.   
- Contrairement à Daech qui, avec l’acquisition de certains territoires, croyait à un début d’aboutissement et de victoire par l’installation du Califat, les sahéliens veulent agir en vue d’une victoire qui n’est pas encore là. Le temps de l’instauration du califat n’est pas encore arrivé pour les djihadistes du sahel.
- Ce soutien est, selon la nouvelle appellation, apportée par le groupe, non seulement aux djihadistes, mais à l’Islam en général et aux musulmans dans leur totalité. Est- ce pour effacer tous les clivages entre factions musulmanes, sunnites, chiites, Al Qaeda, Daech, wahhabites, Frères musulmans ou Autres ? L’aspect takfiriste total (institutions et société) ne semble donc pas trouver de place dans les principes de la nouvelle formation. Les populations musulmanes, qui ont besoin de soutien pour la victoire, sont épargnées de l’anathème  qui ne concerne que les institutions.

2. D’autres ruptures avec les doctrines de Daech et d’Al Qaeda.

En plus de certaines démarcations doctrino-organiques (citées plus haut), le JNIM est en train de se singulariser par rapport aux deux formations terroristes classiques, Al Qaeda et Daech même si à un niveau superficiel il continue à se proclamer d’AQMI et d’Al Qaeda :

- Depuis sa création en mars 2017, JNIM n’a encore revendiqué aucune action en dehors du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest. Le groupe dépasse, certes, les dimensions nationales et locales sans verser dans l’internationalisme prôné par Al Qaeda et Daech. JNIM se dote d’une identité régionale (du moins par les espaces couverts par ses actions). Et même sur cette dimension on n’enregistre encore aucune action du groupe en dehors du Sahel (l’attaque du Grand Bassam en est exclue)  malgré ses prétentions sur l’extension du Djihad en Afrique de l’Ouest. Presque toutes les attaques du groupe se concentrent aujourd’hui sur le triangle du Liptako- Gourma aux frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso (voir carte ci-dessous).   

- JNIM revendique, depuis sa création, toutes ses attaques (voir image ci-dessous). Celles-ci ne font plus l’objet de communiqués de Droukdal (AQMI) ou d’Ayman Al Zawahiri (Al Qaeda). Ceci pourrait dénoter d’une volonté d’émancipation de JNIM par rapport à Al Qaeda et AQMI.
- Lors de l’interview qu’il accorde au quotidien yéménite Al Masra en avril 2017, Iyad Ag Ghali cite certains pays africains concrétisant les ennemis de JNIM et se garde de citer les pays du Maghreb. La démarcation avec AQMI est ici très claire. JNIM ne s’occupe pas du Maghreb , il se concentre sur le Sahel et certains pays de l’Afrique de l’Ouest. Au niveau des occidentaux, Iyad ag Ghali fait de la France l’ennemi n°1 de son organisation, et les USA, l’Allemagne ou le Royaume Uni ne sont considérés comme ennemi que parce qu’ils aident la France dans son « agression » contre les pays du Sahel.
- Dans la même interview Iyad Ag Ghali fait l’éloge de la « Jamaat Tabligh wa Daawa ila Lah », une organisation de prêche et de prédication jugée molle par les salafistes djihadistes aussi bien d’Al Qaeda que de Daech.  
- La rencontre, la coopération ou la collaboration avec des organismes sahéliens ne lui pose aucun problème. Iyad Ag Ghali se situe au-dessus des clivages Al Qaeda / Daech : il se dit prêt à l’entraide mutuelle avec toute organisation ou tout individu qui partage le même combat que lui et qui a les mêmes ennemis que JNIM. D’ailleurs à une question sur l’obédience à Al Qaeda, il souligne une certaine communauté de point de vue tout en mettant l’accent sur les spécificités.  

Photo du journal Al Masra avec l’interview d’Iyad Ag Ghali

 

3. Après l’internationalisation (Al Qaeda) et la territorialisation (Daech), le temps de la régionalisation et de l’usure (JNIM).

Le terrorisme au Sahel n’a jusqu’à présent pas produit de littérature définissant une doctrine comparable à celle produite par les théoriciens d’Al Qaeda ou de Daech. Mais il peut cependant être déduit des derniers développements et des évènements sur le terrain, des modus operandi et des déclarations de certains responsables, que la ligne conductrice du ou des groupes terroristes au Sahel prend un autre cap doctrinaire que celui emprunté par l’une ou l’autre des deux centrales terroristes qui l’ont précédée.

Quoique sans assise littéraire, une nouvelle doctrine Djihadiste se dessine. Elle correspond à une certaine sahélisation du phénomène. Si elle s’inscrit dans le djihad global, elle n’en développe pas moins des spécificités propres :

- Sans abandonner l’idée d’occupation d’un territoire, le Djihad sahélien n’en fait pas une propriété. Il se superpose aux Etats dans les mêmes espaces occupés par ces derniers et fait de l’alliance avec les populations son socle d’ancrage. Contrairement à Daech et d’une façon moindre à Al Qaeda, JNIM croit que les populations sont inscrites dans la lutte contre les régimes locaux appuyés par les grandes puissances (principalement la France). Cette population de musulmans a besoin de soutien et c’est la principale mission de JNIM, soutenir les musulmans (comprendre les populations musulmanes) dans la lutte contre les régimes impies alliés des ennemis de l’Islam.

- En symbiose avec la population, JNIM compte se dissoudre parmi elle et mener des actions à la fois de confrontation classique dans les rases campagnes et les milieux ruraux, et des actions de guérilla urbaine dans les villes (attaques et attentats contre les symboles des Etats et des puissances étrangères). Ce niveau de tactique de dissolution dans les populations impose à JNIM de limiter ses actions au seul Sahel où elle peut bénéficier de cet apport. JNIM ne s’est encore jamais attaqué à des cibles en dehors du Sahel. Elle mène un conflit d’usure qui juge les résultats sur le long terme.

- Contrairement à Daech ou Al Qaeda qui prétendent libérer les populations des régimes impies, JNIM veut stimuler les populations contre les régimes et se veut le récipient d’une sorte de rébellion islamisée et populaire (voir interview d’Iyad Ag Ghali). 

- JNIM est une organisation régionale. Elle fait du Sahel et d’une partie de l’Afrique de l’Ouest son terrain de prédilection. Même la lutte contre l’ennemi lointain (les puissances qui aident les régimes en place), JNIM la conduit au Sahel et non ailleurs. Contrairement à Al Qaeda ou Daech l’organisation sahélienne ne livre la guerre à cet ennemi lointain que tant qu’il est présent au Sahel, elle ne va pas aller le chercher ailleurs.

Conclusion :

Né d’une incursion en territoire malien du GSPC, organisation affiliée à Al Qaeda, puis soumis à des tentatives de prise en main par Daech, le terrorisme sahélien a emprunté aux deux organisations certains de leurs éléments tactiques et doctrinaires. Il est cependant en voie de rupture avec la nature des conceptions djihadistes des deux organisations. Une nouvelle génération est peut-être en train de naître, en rupture avec les anciennes. Elle s’appuie sur le rapprochement avec les populations, s’éloigne des applications rigoristes de la charia pour éviter les exactions sur des populations auxquelles elle veut s’allier, se limite à des espaces régionaux limités loin de toute idée de globalisation. Cette génération pourrait attirer vers elle des candidats combattants de la région et ne fera pas appel à des candidats de contrées lointaines. Elle peut également servir de stimulant à la naissance d’autres organisations africaines similaires. Si l’exemple de JNIM se vulgarise, le terrorisme des deux prochaines années verra la naissance de plusieurs organisations régionales notamment en Afrique, ne se proclamant ni de Daech ni d’Al Qaeda. La troisième génération s’appuiera sur l’agrégation des groupuscules régionaux, sera de plus en plus diffuse parmi les populations, usera de tactiques hybrides entre guerre et guérillas, et visera des actions d’usure contre des régimes locaux.