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Jihad au Sahel : recul ou extension ?

Sabine Cessou | Posted : June 28, 2018

Qui sont les groupes jihadistes actifs dans le Sahel, vaste région de 3 millions de kilomètres carrés ? Quels sont leurs objectifs, leurs moyens d'action et comment évoluent-ils ? Quelles sont les solutions en cours pour faire face à ces groupes ?  Les experts réunis lors du séminaire sur le Jihad au Sahel, organisé le 20 juin à Rabat par l’OCP Policy Center, ont tenté de répondre à ces questions. 

Recul ou extension ? 

La thèse du recul a été posée par une source française. Entre janvier et juin 2017, 32 attentats ont été perpétrés dans le Sahel, contre 10 entre janvier et juin 2018. Le Nigeria, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sont toujours les mêmes cibles, mais avec de moins en moins d'intensité. Le Sénégal n’a pas connu d’attentat et la Mauritanie n’en a plus connu depuis 2011. 

La thèse de l’extension, au contraire, a été défendue par des experts mauritaniens et maliens notamment. Deux raisons ont été avancées. D’une part, dans une interview diffusée par un journal proche de Al Qaeda en avril 2017, le chef touareg Iyad Ag Ghali, à la tête du mouvement salafiste Ansardine au Mali, a cité ses ennemis : l’État français et ses alliés - les États-Unis, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, le Tchad, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger et le Sénégal.

D’autre part, le jihad sahélien a tendance à descendre vers le sud, comme l’attentat du 13 mars 2016 à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, l’a montré. « En outre, les quatre principaux groupes armés agissant dans le nord du Mali ont fusionné en mars 2017 (Macina, Aqmi, Al Mourabitoune et Ansardine) pour commettre les attentats de Ouagadougou et reprendre les enlèvements, avec un stock actuel de 8 à 9 otages », a souligné le journaliste mauritanien Isselmou Ould Salihi, directeur de Tahalil Hebdo et spécialiste des groupes jihadistes au Maghreb et au Sahel. Il s’attend pour sa part à une recrudescence des attaques et à leur extension géographique, notamment vers le Sud.

Le risque pour le Sénégal 

« Le Sénégal va être touché, cela paraît inéluctable, même s’il se distingue dans la région par la force de son islam confrérique et de son expérience démocratique », affirme Isselmou Ould Salihi. Ce pays n’est pas isolé de la région : des éléments sénégalais se trouvent dans Boko Haram comme dans Aqmi. « Le Sénégal était déjà une base de repli et d’approvisionnement pour la première branche mauritanienne d’Aqmi », a rappelé le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, auteur de plusieurs ouvrages et co-auteur d’un documentaire, « Salafistes » sur les groupes armés du nord du Mali. Le procès de 30 présumés terroristes à Dakar en avril dernier a signalé à la fois la présence de la menace et l’efficacité des autorités du Sénégal pour la contrer. Ibrahima Ly, un Franco-Sénégalais de 34 ans revenu de Syrie a été condamné à 15 ans de travaux forcés au Sénégal. « L’imam de Kaolack » Alioune Ndao a exposé sa défense de la charia, mais aussi révélé l’importance de l’ancrage sous-régional de la nébuleuse islamiste. Abou Anwar, l’un de ses anciens élèves, a fréquenté Boko Haram au Nigeria avant d’être arrêté au Niger. « J’ai croisé des Sénégalais wolofs et sérères à Gao pendant l'occuption jihadiste au nord du Mali, poursuit Lemine Ould Salem. L'un des plus grands recruteurs pour la Syrie est Omar Omsen, de son vrai nom Omar Diaby, un Français d'origine sénégalaise qui était actif à Nice avant de se rendre en Syrie ».

La Mauritanie, de son côté, n’est plus touchée parce qu’elle a décidé de faire changer la peur de camp, et d'attaquer pour se défendre, a expliqué Isselmou Ould Salihi. « Ce qui nous a donné la paix avec un prix lourd. On ne peut pas continuer à compter sur des partenaires ou des grands frères pour nous défendre. Il faut qu'on se prenne en charge ».

Radioscopie des nébuleuses terroristes 

Deux grands groupes coexistent dans la bande saharienne, a rappelé Lemine Ould Salem : d’une part Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi), issu du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien qui s’est ancré localement avec des Maliens, des Touaregs et des Peuls, et d’autre part l’Etat islamique (EI) dans le Grand Sahara, dirigé par Adnane Abou ElWalid Sahraoui, et composé essentiellement de Peuls de la région de Menaka. Ces deux nébuleuses ont fait leur lit de la faiblesse des armées locales, avec des militaires prêts à vendre leurs armes, tandis que l’argent des rançons tirées de la prise d’otages permettait de s’approvisionner en armes. 

Le terrorisme violent se trouve localisé autour de deux principaux foyers : celui de Boko Haram au nord Nigeria qui s’étend sur le lac Tchad et déborde au Niger et au nord du Cameroun. Le foyer malien d’Aqmi n’est pas isolé de ce qui a pu se passer en Algérie et dans le sud libyen. Le phénomène du jihad dans le Sahel paraît hybride : il n’est pas uniquement lié à la mauvaise gouvernance locale, et comporte des dimensions régionales. En dehors des rébellions touarègues, le conflit malien trouve ses racines dans la guerre en Algérie des années 1990, puis dans la Libye de 2010, puisque Kadhafi avait accumulé des combattants étrangers dans sa légion. 

Les groupes armés qui sévissent opèrent dans une logique de franchise : ils vont se réclamer d’Aqmi ou de l’EI pour être validés à l’international, sans s’assujettir à un commandement supérieur. 

Les chefs se rattachent à des convictions religieuses, comme le montre le parcours de Iyad Ag Ghali au Mali, parti d’une logique indépendantiste touarègue pour acquérir une couleur religieuse. En revanche, la plupart des combattants ne rejoignent pas ces mouvements pour des motifs religieux, comme le montrent les études du PNUD sur les motivations des prisonniers, qui sont d’abord économiques, sociales, avec des espoirs d’ascension sociale, outre des aspirations de justice par rapport à des méfaits commis contre eux ou leur famille. « Beaucoup de jeunes rejoignent les groupes armés par pure nécessité, une notion sur laquelle on n’insiste à mon sens pas assez », a souligné le colonel malien Issa Coulibaly, directeur de l’Ecole de maintien de la paix Alioune Blondin Beye. La motivation religieuse ne vient qu’en dernier : elle ne concerne que 2 combattants sur les 50 entretiens qu’a pu faire le chercheur français Marc-Antoine Pérouse de Montclos. 

Quelle réponse apporter ?

Du point de vue de l’exécutif français, la réponse à apporter se doit d’être multidimensionnelle : diplomatique, politique, avec un dialogue – mais la question se pose de savoir jusqu’où -, outre la réponse sécuritaire pour venir à bout du trafic d’armes, de drogue et de migrants qui touche les frontières nord et sud du Sahel et donne une source de revenus aux groupes armés. 

La question de savoir si le lien est avéré entre narcotrafic et terrorisme a été posée. Les experts maliens présents ont tous confirmé ce lien, citant l’ouvrage « The smugglers and the saints » (de Judith Scheele, Cambridge University press, 2012) sur la connexion entre narcotrafic et djihadisme, avec un circuit d’Amérique latine qui remonte vers l’Europe via l’Afrique. Les groupes armés ne deviennent pas narco-trafiquants eux-mêmes, mais prélèvent des droits de passage. 

Les groupes jihadistes ne sont pas nés dans les villes, mais dans les régions périphériques du nord du Mali ou du nord du Nigeria dans lesquelles l’Etat n’a pas pu s’imposer. La réponse doit donc se préoccuper de la question de la périphérie et du développement, avec l’accès aux services sociaux dans ces zones. Le danger, du point de vue de la diplomatie française, porte sur les contacts entre l’EI et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), qui pourraient coordonner leurs actions, ce qui risque de modifier le rapport de force.

La population représente le véritable enjeu, selon Abdelhak Bassou, Senior Fellow à l’OCP Policy Center. « Celui qui gagne la population gagne cette guerre. Les jihadistes sont appréciés dans certaines localités parce qu'ils travaillent, même si c’est un peu à la Mao. D'un côté, on voit des groupes qui accordent de l'importance à la population et de l'autre, des Etats qui semblent l’ignorer ». Quant à la capacité de riposte des forces du G5 Sahel, Abdelhak Bassou émet des réserves à leur sujet : « l’addition de cinq faiblesses ne peut pas donner une force ». 

Les limites du G5 Sahel

Le G5 Sahel vise à dérouler ses opérations en deux phases, a rappelé Nicolas Desgrais, assistant à Science Po Paris et doctorant français. D’une part, des opérations transfontalières conjointes sont prévues, tout en rapprochant les armées nationales des zones frontalières qui ont pu être abandonnées. En clair, les Tchadiens n’iront pas en Mauritanie et les Burkinabè ne seront pas au Mali. D’autre part, un déploiement conjoint doit se faire sur l’espace du G5 Sahel. 

Sur le plan diplomatique, la zone reste tiraillée par différents acteurs : l’Union africaine (UA) veut revenir sur scène, car le retour de la France est vécu comme une humiliation pour l’Afrique, tandis que les chefs d’état major et des services des pays concernés se réunissent dans le cadre du G5 Sahel, sans inclure l’UA. Enfin, le financement de la force conjointe reste problématique : lors de la conférence des bailleurs de fonds qui s’est tenue en février à Bruxelles, une enveloppe de 423 millions d’euros a été bouclée. Les contributions annoncées n’ont pas été décaissées, et certains des fonds alloués ne représentent pas de nouveaux financements. 

Ce compte-rendu du séminaire sur le Jihad au Sahel est à suivre dans une seconde partie à venir sur ce blog. 

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