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Accumulation du capital et gains de productivité au Maroc

Taoufik ABBAD | July 05, 2017

Le processus continu et renforcé de l’accumulation du capital physique, dans lequel s’est engagé le Maroc depuis le début des années 2000, a permis de préserver la stabilité des équilibres fondamentaux et d’amortir les différents chocs exogènes, aussi bien internes qu’externes. Cependant, cet effort d’accumulation n’a pas permis d’insuffler un accroissement significatif des gains de productivité et d’accélérer la transformation de la base productive. Ce Policy Brief propose de décrire les soubassements du processus d’accumulation du capital au Maroc et de mettre en exergue les inhibiteurs chroniques qui condamnent l’économie marocaine aux affres d’une productivité faible.

I- Efficience du régime d’accumulation du capital

Le processus d’accumulation du capital physique au Maroc s’est intensifié de manière importante, depuis le début des années 2000, sans relèvement correspondant et proportionnel des gains de productivité. Plusieurs pays, ayant le même rythme d’évolution de l’intensité capitalistique que le Maroc, ont pu générer des niveaux de gains de productivité qui dépassent largement ceux du Maroc.

L’estimation des scores d’efficience, sur la base d’un panel de vingtaine de pays, révèle l’ampleur de la sous-performance du Maroc. Ce dernier s’est situé durant toute la période d’étude en dessous de la frontière d’efficience avec un score moyen de 76 % contre une moyenne de 84 % pour les pays de l’échantillon. Ce score signifie que le Maroc produit seulement 76 % de l’output avec le même niveau d’input que ses comparateurs les plus efficients et qu’il a, de ce fait, une marge d’augmentation de son output de 24 % pour le même niveau d’input.

Le Maroc fait partie du troisième groupe disposant d’un score moyennement faible entre 70 et 80 %. Le premier groupe contient 8 pays qui détiennent des scores supérieurs à 90 % et s’agissent du Brésil, Paraguay, Slovénie, Chypres, Bulgarie, Estonie, Colombie et Uruguay. Les 7 pays qui forment le second groupe (Roumanie, Costa Rica, Hongrie, Pologne, Mexique, Argentine et Lituanie) ont un score d’efficience moyennement élevé qui se situe entre 80 et 90 %. La Tunisie figure seule dans la tranche allant de 60 à 70 % avec un score faible de 61,4 %. L’Egypte et la Jordanie sont considérées comme les moins efficientes sur l’ensemble de la période avec un score très faible (moins de 60 %).

 

En 2000, le Maroc a affiché un score de 81 %, soit un écart de seulement 1,8 point par rapport au score moyen de l’échantillon. Entre 2000 et 2003, cet écart s’est réduit et le score du Maroc frôlait la moyenne de l’échantillon. Depuis cette date, l’écart n’a cessé de se creuser pour passer à plus de 16 points en 2014. Le Maroc a perdu 12 points entre 2000 et 2014 au moment où le score moyen de l’échantillon s’est amélioré d’environ 3 points.

 

Son score s’est détérioré entre les deux sous périodes 2000-2007 et 2008-2014, contrairement à l’Uruguay, la Turquie, la Pologne, la Bulgarie, l’Argentine et le Costa Rica qui ont réussi à améliorer leurs scores d’efficience durant la seconde période. De même pour l’Egypte et la Jordanie qui ont vu leur score s’améliorer légèrement entre les deux sous-périodes tout en restant, toutefois, largement inférieur à la moyenne de l’échantillon.

 

A signaler que les gains de productivité proviennent soit du changement technologique (suite à l’acquisition de nouvelles technologies), soit de l’efficacité d’échelle (évolution des facteurs de production). Pour le cas du Maroc, le changement technologique a été la principale source de l’évolution de la productivité.

 

Le Maroc a, en effet, incorporé de nouvelles technologies dans son processus productif avec un rythme plus soutenu particulièrement entre 2004 et 2008. Alors que l’efficacité pure, qui correspond à l’utilisation optimale des ressources, n’a contribué que de manière faible à l’amélioration de la productivité globale des facteurs et semble être la principale source de l’inefficience du processus d’accumulation du capital au Maroc

En effet, l’économie marocaine devient de plus en plus gourmande en capital puisqu’il faut davantage de capital pour préserver le même niveau de création de la valeur ajoutée. Ainsi, il aura fallu une accélération du rythme de progression du stock de capital de 6,4 % durant la période 2008-2014 pour réaliser une croissance économique de 4,2 % l’an, alors qu’une accumulation de seulement 5,9 % était suffisante entre 2001 et 2007 pour générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 %.

Puisant son dynamisme, principalement, de l’accumulation du capital avec des gains de productivité limités, le régime de croissance marocain peut être qualifié d’extensif (processus par lequel la valorisation est assurée par une augmentation des facteurs de production) et non intensif (processus par lequel la croissance est tirée davantage par des gains de productivité importants).

II- Les inhibiteurs chroniques de la productivité au Maroc

Plusieurs pistes sont a priori envisageables pour expliquer les évolutions différenciées entre l’intensité capitalistique et les gains de productivité.

1. Le capital accumulé est de faible qualité et génère, par conséquent, de faibles gains de productivité.

Plusieurs indicateurs approximatifs viennent corroborer le constat de la faible qualité du capital accumulé. Le premier concerne le niveau de gamme de la production. A noter, à cet égard, que la demande pour des produits ayant un niveau de gamme élevé est peu sensible à leurs prix. Autrement dit, une faible élasticité prix des exportations en volume correspond à un niveau de gamme élevé.

L’élasticité prix des exportations marocaines, en volume, se situe à un niveau très élevé comparativement aux pays de la rive nord de la Méditerranée. Ce qui laisse prédire que le niveau de gamme de la production exportable est faible, et de ce fait, le capital accumulé n’a pas eu des répercussions tangibles sur la qualité de l’offre productive.

 

Le second indicateur, et qui va de pair avec le premier, porte sur le contenu en technologies des importations marocaines. La dépendance de plus en plus marquée du processus productif marocain à l’égard d’intrants importés (biens d’équipement en l’occurrence) et le contenu assez important en technologies faibles des importations marocaines pourraient être un des éléments explicatifs de la faible qualité du capital accumulé au Maroc. Etant donné que le contenu en importations des exportations marocaines est élevé, les importations de faible qualité se répercutent, à leur tour, sur les exportations marocaines qui restent aussi dominées par des produits à faible technologie à raison de 50 %.

 

2. Distorsions en termes d’allocation du capital et rétrécissement de la sphère productive

Outre la qualité du capital accumulé, la réalisation des gains de productivité repose sur d’autres facteurs structurels qui façonnent le tissu productif. A citer, en l’occurrence, la spécialisation productive et les transformations au niveau de la composition sectorielle des activités économiques. Malgré l’engagement du Maroc sur la voie de la diversification de la base productive, son économie reste prédominée par les activités de services, tandis que l’industrie de transformation, disposant d’un multiplicateur d’emploi très élevé et considérée comme un élément pivot pour inverser la courbe du déficit chronique de la balance commerciale, a vu sa part dans la valeur ajoutée totale reculer entre les deux périodes 2000-2007 et 2008-2014.

Un autre élément vient appuyer le constat de l’absence d’extension de la sphère productive et s’agit de la faible vitalité du tissu productif. Selon les données d’Exporter Dynamics Database de la Banque Mondiale, le nombre d’entreprises marocaines exportatrices s’élève à seulement 5325 unités en 2013 tout en stagnant à ce niveau depuis le début des années 2000 avec un accroissement annuel moyen de seulement 0,7 %, soit un rythme largement inférieur à celui de la Turquie (6,1 %), le Costa Rica (4,4 %), l’Equateur (3,5 %) et l’Uruguay (1,8 %).

 

Les données statistiques avancées par INFORISK montrent, en outre, que seulement un cinquième des startups créées en 2010 ont réussi à basculer du statut TPE à celui de PME. Ce basculement concerne, plus particulièrement, les entreprises les mieux dotées en capital social initial. Elles démontrent aussi que les entreprises marocaines ont du mal à grandir et à atteindre une taille qui leur permettrait d’amorcer des stratégies combinant innovation, montée en gamme et conquête de part de marché à l’exportation. Une autre preuve parmi d’autres qu’en matière de startups, l’économie marocaine a bel et bien de problème aussi bien avec le « start » qu’avec le « up ».

Par ailleurs, la réallocation de la main-d’œuvre concorde généralement avec les mutations qui s’opèrent au niveau de la composition sectorielle des activités économiques et peut, de ce fait, influencer de manière substantielle l’intensité des gains de productivité. Nombreux sont les études empiriques qui ont montré que plus le déplacement de la force de travail est important, plus les gains de productivité s’améliorent surtout si ce déplacement se fait dans un sens allant des secteurs les moins productifs vers ceux les plus productifs.

Pour le cas du Maroc, la décomposition des gains de productivité révèle clairement la prédominance de la composante intrasectorielle qui participe à 82 % en moyenne sur l’ensemble de la période contre seulement 18 % pour la composante intersectorielle. Le redéploiement de la main-d’œuvre entre les différentes banches d’activité n’a pas généré une amélioration notable de la productivité intersectorielle puisqu’elle s’est opérée dans un sens allant du primaire vers la construction et le tertiaire.

 

3. Le capital accumulé est mis à la disposition d’une main-d’œuvre moins qualifiée et nous assistons donc à une utilisation sous-optimale du capital accumulé.

Aux facteurs économiques que nous venons d’évoquer, s’ajoute une dimension essentielle ayant trait à la qualité de la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail. L’accumulation du capital ne pourrait avoir un impact plus permanent sur le potentiel de croissance et sur les gains de productivité que si l’offre de travail est adéquate avec le niveau de qualification de la population active occupée.

Les différents travaux des organismes, aussi bien nationaux qu’internationaux, sur le cas du Maroc convergent à dire que le manque de qualification de la main-d’œuvre constitue le talon d’Achille qui grève la compétitivité et la soutenabilité de l’économie nationale. L’analyse de la structure de la population active occupée montre que l’offre globale de travail au Maroc se caractérise par une faible qualification. Les derniers chiffres de l’enquête nationale sur l’emploi révèlent une surreprésentation de travailleurs non instruits ou faiblement instruits et une minorité des travailleurs très diplômés.

 

L’analyse de la structure de la population active occupée montre que l’offre globale de travail au Maroc se caractérise par une faible qualification. Les derniers chiffres de l’enquête nationale sur l’emploi révèlent une surreprésentation de travailleurs non instruits ou faiblement instruits et une minorité des travailleurs très diplômés.

 

Outre le niveau d’instruction, autres aspects peuvent influencer la qualité de la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail et par conséquent, la productivité du travail. A citer, en particulier, l’emploi non rémunéré, la précarité de l’emploi et le sous-emploi.

4. L’économie marocaine est affectée par des rigidités

L’économie marocaine est-elle affectée par des rigidités ? La présence de telles rigidités a-t-elle été la source du faible niveau des gains de productivité, des distorsions dans l’allocation des facteurs de production et de la lenteur des transformations de la base productive ? La littérature économique indique, à ce propos, que plus un pays est affecté de rigidités, plus l’impact des chocs est susceptible d’être prolongé dans le temps, et plus la vitesse de transformation des structures productives est lente.

Usuellement, Trois angles d’analyse sont mis en évidence pour appréhender ces rigidités, à savoir les prix, les salaires et le marché du travail.

Les prix sont considérés comme rigides s’ils ne s’ajustent pas rapidement aux évolutions de la conjoncture. Un degré élevé de rigidité favorise un mécanisme à travers lequel les chocs exogènes peuvent affecter de manière importante la dynamique productive et l’activité réelle dans son ensemble.

Au Maroc, les produits alimentaires jouent un rôle majeur dans la volatilité des prix. Avec une pondération qui dépasse le tiers, ces produits contribuent significativement à la fluctuation des prix à la consommation. En effet, la fréquence moyenne des changements de prix des produits est de 61 % durant la période allant de janvier 2007 à décembre 2014. Autrement dit, chaque mois, 6 prix sur 10 sont modifiés. Si nous excluons les produits alimentaires et boissons non alcoolisées, la fréquence moyenne des variations de prix se situe à 24,8 % par mois, soit moins de 3 prix sur 10 qui sont donc modifiés. Ces différences reflètent clairement le poids important des produits alimentaires dans la volatilité de la fréquence des changements de prix.

Pour ce qui est des produits non alimentaires, le mode d’ajustement des prix se caractérise par une rigidité à la baisse. En effet, les variations constatées au niveau de l’indice des prix à la consommation des produits non alimentaires ne sont dues, d’un côté, qu’à un effet taille (marge d’ajustement intensive) qui l’emporte sur l’effet fréquence (marge d’ajustement extensive), et d’un autre côté, à des effets calendaires (qui correspondent aux mois de septembre et août) durant lesquels nous constatons un pic de fréquence des hausses de prix.

 

La rigidité des salaires limiterait les ajustements sur le marché du travail et pourrait, lors de la survenue d’un choc, contraindre la réallocation de la main-d’œuvre entre les différentes branches d’activité. L’analyse statistique laisse prédire la conjecture de rigidité à la baisse des salaires nominaux. La présence de ces rigidités manifeste un effet contraignant sur les variations des salaires et rétrécit, par conséquent, les marges d’ajustement lors de la survenue de chocs négatifs.

Les entreprises au Maroc se servent donc de l’emploi comme mécanisme d’ajustement en adaptant le volume de la main-d’œuvre et le rythme du travail au gré de la conjoncture. Une telle rigidité n’aurait pas seulement des répercussions négatives sur le taux de chômage, mais aussi sur le potentiel de croissance de l’économie nationale puisqu’elle amplifie les fluctuations de l’output et de l’emploi.

Le marché du travail est qualifié de rigide lorsque les entreprises ne disposent pas de suffisamment de marge pour adapter le volume de la main-d’œuvre, la cadence du travail et les méthodes de production aux évolutions imposées par leur environnement. La rigidité du marché du travail entrave la mobilisation de la main-d’œuvre entre les différentes branches d’activité et va de pair avec un niveau supérieur de chômage.

L’analyse des données statistiques sur l’emploi montre que quatre secteurs non échangeables (primaire, bâtiment et travaux publics, commerce et administration générale et services sociaux) s’approprient environ trois quarts de la main-d’œuvre disponible sur le marché du travail témoignant ainsi, de la forte concentration de l’emploi dans des secteurs à faible valeur ajoutée. La stabilité de cette concentration dans le temps est synonyme de l’absence d’un processus avéré d’une réallocation de la main-d’œuvre des secteurs moins productifs vers d’autres plus productifs.

Le marché du travail marocain se caractérise aussi par une flexibilité « lente » et « non qualifiée ». Le caractère « lent » se réfère au rythme d’ajustement du niveau de l’emploi au cycle de l’activité qui nécessite un délai de 20 trimestres pour que l’emploi effectif s’ajuste à l’emploi désiré, alors que ce délai n’est que de 6 trimestres en moyenne dans les pays de la rive nord de la Méditerranée.

 

Le caractère « non qualifiée » est, quant à lui, lié au fait que la mobilité de la main-d’œuvre est non seulement faible mais elle concerne, en grande partie, les moins qualifiés. La lenteur du délai moyen d’ajustement de l’emploi est, également, accentuée par l’inadéquation très importante entre les offres et les demandes d’emploi.

L’économie marocaine est donc bel et bien affectée par des rigidités. Ces dernières réduisent les possibilités pour les entreprises marocaines de s’adapter aux variations de leur activité économique et aux différents chocs exogènes. Elles font, également, obstacle à la dynamique du système économique, à la répartition plus efficace des ressources et à la pleine utilisation des capacités de production.

En conclusion, deux qualificatifs peuvent être attribués au régime d’accumulation du capital au Maroc : distorsions productives et rigidités économiques. La persistance dans le temps de ces deux puissants freins entraînera dans les années futures les mêmes effets et pourrait comprimer structurellement la productivité de l’économie nationale et brider la force de la destruction créatrice avec toutes les implications, que cela suppose, sur la compétitivité du tissu productif national.

Notre régime de croissance devrait s’orienter davantage vers un régime d’« accumulation intensive » et amorcer une dynamique productive au sein de laquelle les conditions de production soient systématiquement transformées de manière à impulser significativement les gains de productivité. Ceci serait possible, notamment, en orientant notre tissu industriel autour d’écosystèmes productifs plutôt que la création de nouvelles entreprises familiales d’ores et déjà prépondérantes dans le tissu économique national.

Notre régime de croissance gagnerait également à lever de manière effective les rigidités structurelles qui affectent aujourd’hui l’économie et à introduire plus de flexibilité pour que les entreprises, opérant notamment dans les secteurs exposés à la concurrence internationale, puissent développer leur capacité d’ajustement et d’adaptation aux bouleversements de la conjoncture et aux exigences de la demande.

Le succès de la transition vers un régime d’accumulation intensive et plus flexible du capital dépendra aussi de la capacité des décideurs à assurer une meilleure coordination des politiques publiques et, surtout, à faire évoluer les institutions en mettant en place les incitations et les dispositifs de suivi — évaluation qui permettrait de veiller au mieux à l’efficience du capital public.